Depuis le milieu des années 1970, la Bretagne est une terre ancrée à gauche. Certains de ses « ambassadeurs » les plus connus, cependant, brillent davantage par leurs appétences capitalistes que par leurs valeurs socialistes : c’est le cas de François-Henri Pinault, fils du tycoon breton François Pinault et PDG de Kering, ou de Jean-Pierre Denis, le patron d’Arkéa. Retour sur une région aux deux visages.

Région historiquement conservatrice, la Bretagne était, du temps de François Mitterrand, une terre de mission pour le Parti socialiste (PS) récemment refondé.

En 1973, de jeunes militants socialistes se lancent dans la bataille et décident de ravir quelques citadelles de droite. Ils remportent, cette année-là, les villes de Dinan (Côtes-d’Armor) et de Quimperlé (Finistère).

C’est le début de la conquête.

De terre de conquête à terre d’ancrage

Trois ans après ces premières victoires socialistes, le conseil général des Côtes-d’Armor (alors appelées les Côtes-du-Nord) passe lui aussi à gauche. Aux élections municipales de 1977, le PS s’impose dans plusieurs grandes villes, dont Rennes. Les législatives de 1981 confirment ce début d’ancrage à gauche, avec 19 députés sur 33 circonscriptions qui se revendiquent du PS. Le mouvement s’accélère : le conseil général du Finistère passe à gauche en 1998, celui d’Ile-et-Vilaine en 2004.

La même année, la gauche s’impose au conseil régional, mettant fin à trois mandatures de droite. En 2010, la liste de nouveau menée par l’actuel ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian est réélu au terme d’une triangulaire.

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Et, en 2012, la Bretagne offre à François Hollande son deuxième meilleur score en France, avec 56,4 % des suffrages exprimés lors du second tour de l’élection présidentielle.

Comment expliquer cet ancrage à gauche ? La gauche bretonne est en fait la synthèse entre la gauche catholique, dont sont issus de nombreux militants socialistes, à travers des mouvements comme la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) ou la JAC (Jeunesse agricole catholique), et la gauche laïque. Ce « modèle socialiste breton » a permis de rallier à lui l’électorat centriste et de séduire un électorat avant tout modéré. La déchristianisation et l’urbanisation de la société bretonne ont aussi largement contribué aux succès du PS dans la région.

François-Henri Pinault et Jean-Pierre Denis, bien éloignés des valeurs de gauche

Si la Bretagne penche définitivement à gauche, tous les Bretons ne font pas de même. C’est le cas de Jean-Pierre Denis, le patron d’Arkéa, qui regroupe les fédérations de Bretagne, du Sud-Ouest et du Massif central du Crédit Mutuel.

À la tête d’un établissement de taille relativement modeste, Jean-Pierre Denis s’octroie pourtant des niveaux de rémunération qui tutoient, et même dépassent souvent, ceux des patrons du CAC 40.

Ainsi, le PDG d’Arkéa a empoché près de 1,6 million d’euros au titre de l’année 2017 (fixe et variable compris). Des salaires « mirobolants », « faramineux » et « sidérants », pour le journaliste de Mediapart, Laurent Mauduit. D’autant plus scandaleux que Jean-Pierre Denis cumule à ses émoluments de patron de banque une série de jetons de présence, qu’il touche au titre de sa participation à divers conseils d’administration de grandes sociétés : Kering (104 842 euros), Nexity (31 406 euros), Altrad, Paprec, JLPP Invest, etc.

Chez Kering, Jean-Pierre Denis côtoie un autre Breton de naissance, en la personne de François-Henri Pinault. Milliardaire, le patron de l’empire du luxe fondé par son père vit depuis plusieurs années à Londres, avec son épouse, l’actrice Salma Hayek. François-Henri Pinault a récemment défrayé la chronique quand on a appris qu’il avait personnellement supervisé le montage financier permettant à Marco Bizzarri, le PDG de Gucci, d’échapper à une grande partie des impôts dont il aurait dû s’acquitter en Italie. Le préjudice pour le fisc transalpin s’élèverait à quelque 15 millions d’euros.

François-Henri Pinault et Jean-Pierre Denis évoquent-ils la Bretagne de leur enfance quand ils siègent au conseil d’administration de Kering ? Eux seuls pourraient répondre. Ce qui est certain, en revanche, c’est que les deux hommes cultivent des amitiés et des relations d’affaires bien éloignées des campagnes bretonnes. Siégeant au conseil de surveillance du fonds d’investissement parisien Tikehau Capital, Jean-Pierre Denis aurait même usé de son influence pour y faire recruter un certain François Fillon, à peine remis de sa calamiteuse campagne présidentielle. Et toujours empêtré, aux dernières nouvelles, dans l’affaire de l’emploi présumé fictif de son épouse Pénélope à l’Assemblée nationale. Une sulfureuse relation de plus, donc, qui n’ajoute pas une once de « gauche » à nos deux richissimes Bretons.