Il prétend être motivé par la défense des intérêts bretons. Pourtant, il semblerait qu'il ne soit pas dans l’intérêt de tous les Bretons…

Qu’est-ce donc qu’être Breton ? Afin d’éviter les polémiques stériles, les formules faciles et les propos désobligeants, Rozenn Milin, ancienne directrice de TV Breizh, propose de reformuler la question. L’auteure de « Questions d’identité. Pourquoi et comment être Breton ? » préfère en effet se demander « qu’avons-nous de si précieux à sauvegarder ? ».

Une question que Jean-Pierre Denis, patron sécessionniste du Crédit Mutuel Arkéa, ne semble pas s’être posée. Ce dernier a bien décidé de jouer, sans pudeur, la carte du régionalisme, et tente par tous les moyens de convaincre Bretonnes et Bretons que l’avenir de la région tout entière dépend de la réussite de son projet séparatiste - une stratégie qui semble avoir eu un certain succès.

Pourtant, lorsque l’on s’intéresse au parcours du patron d’Arkéa, les intérêts du peuple breton n’ont jamais été à l’ordre du jour. Sa brillante carrière parisienne et ses anciennes ambitions nationales le prouvent : celui qui aujourd’hui ne cesse de revendiquer ses origines bretonnes briguait en réalité la présidence nationale du Crédit Mutuel. « J’ai vocation à prendre la présidence du groupe et à jouer un rôle à la Confédération du Crédit Mutuel », confiait-il au Monde en 2007.

Une belle carrière parisienne

Diplômé de l’ENA et d’HEC, ce proche de Jacques Chirac devient secrétaire général adjoint de l’Élysée en 1995. Deux ans plus tard, il quitte le monde politique pour rejoindre la Compagnie générale des eaux (aujourd’hui Veolia Environnement) en tant que conseiller du président, Jean-Marie Messier.

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Il deviendra plus tard directeur général, puis président de Dalkia (1999-2003) avant de prendre, en 2005, la présidence de la filiale de la Banque Publique d’Investissement, Oséo.

Jean-Pierre Denis ne regagnera sa Bretagne natale qu’en 2007, soit l’année où il fait part au Monde de ses ambitions nationales. La vice-présidence du Crédit Mutuel Arkéa était vraisemblablement qu’une étape sur le chemin de la présidence de la Confédération nationale. Le parcours de Jean-Pierre Denis démontre une chose : les revendications régionales n’ont jamais été au cœur de sa très parisienne carrière.

Plusieurs questions se posent : pourquoi M. Denis a-t-il fait de l’intérêt du peuple breton sa nouvelle priorité ? Qu’y a-t-il, pour lui, de « si précieux à sauvegarder » en Armorique ? Réponse de l’intéressé : l’emploi. La raison est légitime. Car, il ne faut pas l’oublier, c’est en faisant partie du Crédit Mutuel — et en bénéficiant de sa puissance et de sa marque — que Arkéa a contribué à l’essor économique de la région et à la sauvegarde de l’emploi local.

Une contribution qui serait remise en cause en cas de sécession : « la viabilité du Crédit Mutuel Arkéa dans un scénario de séparation demeure encore à vérifier », soulignait récemment Christian Noyer, ancien gouverneur de la Banque de France chargé d’une mission sur la question. De son côté, Roger le Bris, retraité du Crédit Mutuel de Bretagne et ancien représentant de la CFDT à la Confédération nationale de la banque mutualiste affirmait, dans une pétition contre le projet d’Arkéa, « qu’on ne peut défendre ce projet de scission au nom de l’emploi ».

À les croire, les velléités de départ de M. Denis représentent un risque pour l’économie d’une région déjà fragile : d’après l’Insee, « la moitié des salariés bretons gagne moins de 10 euros de l’heure » et la région se situe « parmi les six régions ayant le salaire moyen le plus faible » de l’Hexagone. Une réalité qui n’est pas celle de Jean-Pierre Denis.

Défense des intérêts du patronat breton ?

En 2016, la CFDT révélait que « sur demande du président Jean-Pierre Denis », les administrateurs d’Arkéa avaient accordé aux 12 membres dirigeants un intéressement long terme (ILT) autorisant le versement d’une (modique) prime égale à 40 % de leur rémunération annuelle. La CFDT note également que « le fixe du président et du directeur général ont été revus à la hausse de plus de 10 %. Le président a ainsi vu sa rémunération progresser de 44 % pour culminer à 1,5 million d’euros. Il en va de même des douze autres dirigeants ». Selon le journaliste Laurent Mauduit, ces « rémunérations hallucinantes » expliquent en grande partie la « fuite en avant des dirigeants d’Arkéa ». Et expliquerait pourquoi les salariés d’Arkéa ne sont pas tous unis derrière Jean-Pierre Denis.

Une réalité qui a poussé ce dernier à faire pression sur ses employés afin d’obtenir un simulacre de soutien. Une instrumentalisation contraire à l’esprit du syndicalisme français. Il n’y a qu’à voir la manifestation en faveur du projet séparatiste, organisée le 5 avril prochain à Paris, dans le but d’« interpeller le gouvernement et les médias sur l’avenir du Groupe Arkéa et obtenir son indépendance ». Dans un mail les invitant à s’inscrire pour participer à cette « manifestation patronale », les salariés du groupe ont en effet appris que « le temps passé à la manifestation constitue du temps de travail effectif ; le transport et les repas seront assurés et pris en charge par l’entreprise ». L’inscription étant nominative, les salariés qui n’auraient pas envie de déambuler dans la capitale seront identifiés… S’il n’est pas réprimé, le droit de grève est donc aujourd’hui instrumentalisé.

Serait-ce là l’avenir de la contestation sociale ? Une façon de faire qui n’est en tout cas pas du goût des syndicats bretons : le 20 mars 2018, la CFDT Bretagne et la CFDT Banques et Assurances dénonçaient ainsi « l’escalade des pressions exercées sur les salariés » du Crédit Mutuel Arkéa avant de remettre en cause la manière dont ces derniers avaient été « invités » à participer à la manifestation parisienne... Jean-Pierre Denis est plus que jamais décidé à faire valoir des intérêts, mais ce ne sont vraisemblablement pas ceux du peuple breton ni même de ses salariés, dans leur ensemble.