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Lundi, 40 parlementaires ont visité 30 prisons. Leur but : établir une photo instantanée de la situation, en vue de préparer la future loi de programmation de la justice. Par ricochet, cela fait parler du personnel, épuisé, et des détenus placés sous écrou, en situation compliquée. J'ai eu l'occasion de voir le système de l'intérieur en suivant la formation de surveillant de prison, et de faire les deux stages ( maison d'arrêt et centre pénitentiaire). J'ai été là où les journalistes n'ont pas le droit d'aller. Ce que j'y ai vu est inacceptable.

La surpopulation, l'arbre qui cache la forêt

Les détenus se plaignent d'une situation qui existe depuis de nombreuses années.

La maison d'arrêt de Caen, par exemple, présente un taux d'occupation de 160 % ( chiffres de 2 014). Celles de Fresnes, 202 % ( chiffres de 2 016). Concrètement ? 3 voire 4 dans des cellules prévues pour 2. Avec les 2 détenus supplémentaires qui dorment sur des matelas, par terre. Trop nombreux dans les cours de promenade. Trop nombreux pour travailler soit comme "auxis", soit comme ouvrier dans les entreprises installées sous contrat avec l'administration pénitentiaire. Trop nombreux à attendre des jugements, en détention provisoire, qui n'en finissent pas d'arriver à cause de tribunaux engorgés. Les conditions en maison d'arrêt dénoncées. La prison en France est cernée : côté input - la justice ne suit plus, les délais de jugement sont trop longs, on incarcère trop vite - et côté output, les services d'insertion - les SPIPS - même situation, trop de dossiers à suivre par agent de probation.

Mais cette situation ne doit pas masquer une autre réalité, tout aussi catastrophique, celle des pathologies psychologiques des personnes incarcérées.

Hôpital psychiatrique bon marché ?

Les députés font leur travail en allant visiter les prisons, ils contrôlent le gouvernement, qui s'apprête à construire 15 000 places supplémentaires dans les prisons. La France a déjà été plusieurs fois condamnée par la cour Européenne des droits de l'homme. Je pense qu'il faut d'abord et surtout parler des maisons d'arrêt, qui concentrent à mon sens toutes les dérives du système : régime carcéral d'enfermement 22 h sur 24, avec deux promenades par jour. Les détenus vivent dans des cellules de 9 m2 - pour celles qui sont prévues pour 2 mais qui finalement sont occupées par 4 personnes, toilettes comprises.

On y place sous écrou un peu tout : les personnes en attente de jugement, les personnes condamnées à des peines de moins de 5 ans, les mineurs - certes isolés dans le quartier des mineurs, les délinquants routiers - qui pour certains ne comprennent pas ce qui leur arrive quand ils entrent en détention.

Voir La surpopulation, la violence et l'insalubrité de la maison d'arrêt de Fresnes. Et aussi les SDF qui préfèrent se faire incarcérer pour dormir en prison qu'à la rue, ou les personnes qui relèveraient plutôt d'un internement en hôpital psychiatrique ( 30 % de la population carcérale). Bref, la maison d'arrêt est pour moi le maillon faible du système pénitentiaire.

Un surveillant coûte moins cher à former qu'un infirmier

Le personnel de surveillance est formé en 6, 8, ou 12 mois, à l'ENAP ( école nationale d'administration pénitentiaire), selon les années et les besoins de l'administration. Il faut 3 ans pour former un infirmier qui travaillerait en hôpital psychiatrique. Le salaire d'un surveillant de prison, personnel de catégorie C, est bien inférieur à celui d'un infirmier ( on parle de 400 euros d'écart environ mais multiplié par un nombre d'agent important, cela finit par peser sur le budget). Pour qui a été en détention, y a travaillé, ou même passé, ce qui saute aux yeux, c'est le nombre de détenus qui souffrent de pathologies psychologiques. Certaines sources parlent de 17 000 détenus qui souffriraient de troubles psychiatriques. Dans la formation de surveillant, on vous apprend sommairement à vous comporter face à un psychotique, comment faire pour fouiller sa cellule, comment réagir s'il est en crise. Heureusement, l'administration pénitentiaire reconnait que les pathologies existent et donne des clés de compréhension à ses agents.

L'univers carcéral est tellement particulier que certaines pathologies s'y déclarent. Dans le milieu, on parle de choc carcéral, vécu par les personnes qui entrent pour la première fois en détention, surveillants compris. Sous l'ancien régime, au XVIIe siècle, l'hôpital général était un lieu d'enfermement des indigents qui avait été mis en place pour régler le problème de la mendicité, endémique. On y trouvait toutes les typologies de la population. Est-on revenu à cette situation avec les maisons d'arrêt ?