Le vote a donc bien eu lieu au Crédit Mutuel Arkéa (CMA). Il bruissait çà et là que le scrutin était illégal, parce que se déroulant à main levée notamment, et que les administrateurs appelés aux « urnes » pourraient être soumis à quelques pressions venant d’en haut.

Arkea n’en a apparemment pas tenu compte malgré les avertissements de la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM), qui s’est empressée de contester le vote, indiquant qu’il était invalide.

Et dont le résultat n’a rien de surprenant : 290 des 331 banques locales ont opté pour le principe de l’indépendance du groupe, comme les y avait fortement invitées son patron, Jean-Pierre Denis.

« Sérieux doutes » sur la « validité juridique »

Jean-Pierre Denis, qui se définit lui-même comme le « bonnet rouge de la finance », portait depuis des années ce projet d’indépendance à bout de bras. Si bien que l’on avait commencé à s’interroger, dans le milieu mutualiste tricolore, sur ses réelles intentions. Est-il, comme il le prétend, au service du « peuple breton », à qui il veut rendre sa liberté de choix et d’actions ? Ou bien au contraire un simple homme d’affaires, davantage intéressé par le profit sonnant et trébuchant comme son CV pourrait le laisser entendre ?

Jean-Pierre Denis, en tout cas, a réussi son premier pari : faire accepter, contre tout avis, aux administrateurs des banques locales, que la sécession d’Arkéa avait non seulement un sens, mais surtout quelque intérêt.

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Ceci en dépit des cris d’alarme de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Banque de France, qui n’avaient pas hésité à retoquer le projet en mars dernier, émettant alors de « sérieux doutes » sur sa « validité juridique ». « Le CMA post-sortie ne [pourra] en aucun cas se voir désigner en tant qu’“organisme central” […] ni bénéficier d’un agrément collectif » ont-elles estimé.Plusieurs responsables politiques, également, n’ont pas manqué d’avertir le patron « breton » sur les risques que courait le CMA en volant de ses propres ailes. Fini, ainsi, le statut coopératif si avantageux, comme l’a souligné le ministre chargé des Finances publiques, Olivier Dussopt. Même les agences de notation s’étaient positionnées contre le principe de l’indépendance d’Arkéa ; en janvier dernier, Moody’s avait placé ses notes à long terme en révision à la baisse, tandis que Standard & Poor’s avait revu ses perspectives de A/A-1 à « négatif ». Ce qui pousse à croire que les temps qui s’annoncent, pour la branche bretonne, sont placés sous le sceau de l’incertitude.

« Escalade des pressions exercées sur les salariés »

Et qui devrait trinquer en premier ? Les salariés, selon toute vraisemblance. Car une fois son indépendance actée, le CMA devra faire ses preuves, notamment quant à son nouveau modèle économique, et sa rentabilité en pâtira nécessairement. In fine, le groupe sera obligé de fermer des caisses pour éviter la zone rouge, et les licenciements pleuvront. Bien étrange stratégie adoptée par Jean-Pierre Denis qui prétend lutter pour le « peuple breton ». « Peuple breton » qui avait d’ailleurs été gentiment prié par la direction d’aller manifester à Paris, le 5 avril dernier, pour l’indépendance du groupe. L’événement a depuis été reporté au 17 mai, officiellement en raison des grèves SNCF.

À l’époque, les syndicats s’en étaient émus ; la CFDT avait par exemple dénoncé « l’escalade des pressions exercées sur les salariés » du Crédit Mutuel Arkéa pour que ces derniers participent à cette manifestation. D’après le syndicat, plusieurs salariés ont ainsi pu entendre de la bouche de leur patron : « dans le cadre de ton évolution prochaine, je pense que la question de ta présence le 5 ne se pose pas ». Ou encore : « ceux qui ne viennent pas n’ont rien à faire dans l’entreprise ». Une méthode illégale ? Possible. Tout comme le vote des caisses locales, qui pourrait lui aussi être frappé d’illégalité.

En cause : son étalement dans le temps, du 23 mars au 15 avril, qui a « permis l’exercice de manœuvres et de pressions », et constitue « une grave irrégularité quant à la sincérité du scrutin » selon la CNCM. Celle-ci d’estimer d’ailleurs que, selon le principe de subsidiarité, ce devrait être aux fédérations de voter. Et, si possible, autrement que par une main levée, comme l’ont fait les caisses locales. Ce qui avait entraîné la Confédération nationale à affirmer que « toutes les règles relatives à l’organisation d’un vote démocratique et éclairé ont été bafouées ». Dès lors, le scrutin ne veut ni ne peut rien dire. Dans le fond comme dans la forme.